LA Légende traîne-queue

la genèse

Notre histoire commence sur la pelouse de l’aérodrome de Paray-le-Monial…

Où plutôt dans l’arrière boutique des pistes et des taxiway humides, blottie au chaud dans un club house gracieusement orné, comme seuls les aéroclubs ont la recette magique. Aujourd’hui ça ne volera pas, le plafond est bas, la piste est détrempée, le ciel n’est guère propice aux escapades.

Alors on refait le monde, un ballon de Morgon à la main qu’on laisse lentement s’oxygéner en lui faisant décrire de larges vrilles. On parle du temps bien sûr, on tacle un peu les voisins, mais aussi et surtout on parle d’avions. 

Et c’est donc dans cette ambiance feutrée que Robert Burdillat est en grande conversation avec Yves Soudit en cet hiver de l’an 2001. Robert vient de participer avec 5 autres membres à une renaissance spectaculaire de l’Aéro-Club Charolais. Au début de notre siècle, avec l’aide du maire de la ville et de Patrick Thavot, actuel président, ils ont tout simplement ressuscité un club à l’agonie, sans argent, sans avion et quasiment sans membres. L’histoire de l’ACC aurait pu se terminer en 1996 quand plus un seul avion ne quittait le hangar à cause d’une trésorerie en berne. C’est le deuxième miracle de la région, pourrait on dire du côté de la basilique. Et pourtant, l’œil malicieux, derrière sa moustache sympathique et son esprit visionnaire, Robert ne sait pas encore qu’il pose les premières pierres d’un mythe fondateur de Paray-le-Monial. 

Les discussions tournent maintenant autour des avions à train classique. Ces gracieux aéronefs dont les lois de la gravité leur ont offert une petite roue placée sous leurs empennages.

Yves Soudit, figure de la plateforme et président de l’ASPAC, engagé dans la restauration de planeurs, conte alors une anecdote à Robert : on appelle plus communément les avions à trains classiques des TRAÎNES-QUEUES !

L’idée ne se fait guère attendre. Et ce dernier, jamais avare d’un bon barbecue entre copains, d’une belle journée autour d’avions légendaires, de moments simplement partagés, propose d’organiser la première réunion d’avions à trains classiques de France. 

Le rassemblement Traîne-Queue vient de naître.

LE PREMIER rASSEMBLEMENT

Ce matin Robert saute de son lit le cœur léger, c’est un beau soleil qui baigne les collines du Brionnais, du Charolais et la plaine de la Loire. Le vert des bocages tranche avec le bleu éclatant d’un ciel qui sourit à ce grand jour. Il est tôt, à peine le temps d’attraper un café bien serré qu’il faut déjà filer à l’aérodrome. En ce 23 juin 2002, 32 personnes sont attendues à l’aéro-club, on va devoir guider et parquer 18 avions. Les 18 premiers traînes-queues. Les 18 précurseurs d’une aventure de passionnés et de joyeux compagnons de l’aviation. Yves a posé ses conditions : que des avions des alentours et pas plus de 30 personnes. Mais en terres Charolaise, les habitants sont aussi têtus que les génisses blanches qui ornent les bocages. Alors quand c’est 30, et bien c’est 32 ! Parmi eux, une personnalité singulière du club, il a construit son avion, un Sicile, et même sa propre hélice. Michel Langlet est pilote de montagne chevronnée, d’une rare humilité et avec son F-PYET il ne rate aucun événement du club. 

Pour le moment aucun bruit de moteur ne vient déchirer la quiétude du plateau de la Forêt. Oui la Forêt. C’est étrange pour un champ d’aviation mais au XVIIème siècle il y avait bien de grands bois en lieu et place de l’aérodrome qui furent rasés sur ordre de Louis XIV. On devait entreprendre la construction d’un monastère. Mais cinq siècles plus tard, en ce matin de juin, ce ne sont pas les moines que l’on entend chanter mais la douce mélodie d’un champ d’aviation qui se réveille. Les quelques compères présents dressent les tables, disposent les chaises, installent le bar. On roule le barbecue sur le parking. Sous la porte du vieux hangar Rouméas de 1968, on accroche fièrement la première banderole des Traîne-Queues. Mais d’ailleurs : Traîne-Queue, Traîne-Queues, ou Traînes-Queues ? Le sujet reste toujours aussi brûlant sous les tôles du hangar. Ni Bernard Pivot ni Laurent Romejko, pourtant largement consultés, n’ont départagé les aviateurs gaulois des collines charolaises. Alors aujourd’hui l’armistice à signé pour « Traîne-Queue ». Kamoulox.

Un Stampe SV4 s’annonce en vent arrière en auto-information. Dans quelques minutes le petit veinard héritera de la première place de membre de la confrérie des Traîne-Queue. Le numéro 1 c’est lui, le F-BBUU. 

Car oui ce sont bien des frères et sœurs qui se réunissent chaque d’année. Des frères et sœurs animés par une même passion, un même esprit de convivialité où les exploits personnels s’effacent derrière le génie des constructeurs de ces étonnantes machines. Ici on glorifie la beauté des lignes plus que les lunettes brillantes, « for sure ». Et la pureté de ce dessin d’aile, l’alchimie inexplicable de ce moteur en étoile donne le caractère si particulier d’un Traîne-Queue. Ça ne s’explique pas, ça se vit. Le parking se remplit rapidement, les estomacs ont faim. Ça tombe bien car ici on pratique la générosité sans limite. Alors on enchaîne les grillades à l’abri des rayons chauds du soleil de Juin. On se raconte des histoires, on présente son dernier bijou aux nouveaux confrères, il flotte ici un parfum de faucheurs de marguerites. Une forme de légèreté que rien ne pourrait entraver. Et puis vient le temps du Aka local, le ban bourguignon. Les mains se dirigent vers le ciel et célèbrent cette tradition née dans un bistro de Dijon en 1905. Robert remet les 18 premiers diplômes de membres de la confrérie. C’est un succès.

Le parking se remplit rapidement, les estomacs ont faim. Ça tombe bien car ici on pratique la générosité sans limite. Alors on enchaîne les grillades à l’abri des rayons chauds du soleil de Juin. On se raconte des histoires, on présente son dernier bijou aux nouveaux confrères, il flotte ici un parfum de faucheurs de marguerites. Une forme de légèreté que rien ne pourrait entraver. Et puis vient le temps du Aka local, le ban bourguignon. Les mains se dirigent vers le ciel et célèbrent cette tradition née dans un bistro de Dijon en 1905. Robert remet les 18 premiers diplômes de membres de la confrérie. C’est un succès.

Au crépuscule, chacun rentre chez soi avec le sentiment d’avoir participé à un morceau d’histoire. Les portes du hangar en tôles refermées, déjà on pense à l’édition suivante. 

le coup dur

Et logiquement en 2003 se sont 13 nouveaux avions qui se posent sur la pelouse de Paray, puis en 2004 seulement 10. La météo était exécrable. L’aventure aurait pu continuer ainsi sans discontinuer. Mais l’esprit des Traîne-Queue allait bientôt être fragilisé.

Le courant ne passe plus entre Yves et Robert, un différent les pousse à mettre fin à leur collaboration. Ainsi en 2006, le troisième week-end du mois de juin, aucun nouveau confrère ne vient accroître la communauté des Traîne-Queue. C’est une journée noire. Les portes métalliques du hangar restent closes. Il n’y aura pas de ban bourguignon sur le plateau de la Forêt. 

Patrick tape sur l’épaule de Robert. Le cœur n’y est pas. Les espoirs douchés. Mais une nouvelle fois la fine équipe refuse la fatalité. Il aura une édition en 2007, vaille que vaille. Et elle est à graver d’une pierre blanche comme… la pire édition de l’histoire des Traîne-Queue. Seulement 3 malheureux aéronefs se battent en duel sur l’immense parking en herbe.

On a essayé de combler les trous avec les machines du club mais le compte n’y est pas. Qu’importe, trois ce n’est pas zéro alors on continue. Et voilà le bouche à oreilles qui commence lentement son œuvre, on murmure aux 4 coins de l’hexagone qu’il se passe quelque chose en juin en terres charolaises. Et c’est ainsi que la sœur de l’ami du cousin de la belle mère se retrouve attablée avec des pilotes qu’elle n’aurait jamais rencontrée auparavant. C’est ça l’esprit Traîne-Queue. Alors chaque année on rajoute de plus en plus de tables sous le hangar Rouméas.

Robert Burdillat cède sa place de président du club à Patrick Thavot en 2011 après onze années à servir les ailes charolaises. 

En 2012, un confrère particulier intègre la communauté. Il porte le numéro 75, son avion est jaune, et son petit chien Limba ne l’abandonne jamais. C’est Blaise, un pilote au grand cœur qui ne rate aucune édition avec son Maule surpuissant. 

L'Ascension

Deux ans plus tard, c’est la grande floraison, l’événement s’internationalise. Et c’est en 2014 qu’un essaim d’avions suisses, dans un rare état de préservation, intègre la ruche charolaise. Piper, T6, Morane, leurs machines sont tout simplement exceptionnelles et donnent une dimension historique au rassemblement.  

Il y a aussi les inconditionnels. L’un d’entre eux nous gratifie chaque année de son Boeing, l’un des tout premiers Boeing. Il a bien entendu l’iconique chiffre « 7 » dans sa dénomination. C’est le « Model 75 » fabriqué non pas à Seattle, mais à Wichita aux États-Unis. Le mythique Boeing Stearman qui a formé des générations de pilotes à travers le monde entier. Le biplan de Julien dort à Roanne et ne rate jamais le troisième week-end de juin. Ce sont des vieux mariés comme on dit. 

nouveau souffle

Depuis le jardin familial d’un quartier résidentiel parodien, un jeune homme n’a pas perdu une miette de ce qui se trame quelques centaines de pieds au-dessus de sa coquette maison. Il pense, mange, dort avion et n’a qu’une seule idée en tête : se hisser lui aussi au-dessus des nuages.

Sa motivation sans égale le pousse à s’engager sur tous les fronts. On le voit nettoyer les avions, donner un coup de main pour sortir les machines, aider pour l’informatique et bien sûr prendre l‘apéro avec les anciens. En juin 2014 il est déjà à courir sur les aires de trafic en herbe pour parquer les machines de rêve qui viennent assister au 12ème rassemblement. Anthony Rossi est un fonceur. Et tout de suite il perçoit l’immense potentiel des Traîne-Queue.

La grande préoccupation d’un club c’est le renouvellement des générations. Alors quand un ado sur motivé propose ses services, la réponse des aïeux ne se fait pas attendre. Et rapidement il prend les rênes de la communication de l’événement. Affiches, réseaux sociaux, Anthony fait un travail exceptionnel pour convaincre ce petit monde qu’en juin c’est à Paray que ça se passe. Et ça marche. La piste en herbe 13-31 commence à recevoir des reliques inestimables venant de la Ferté, St Rambert et autres nids d’avions de légende. 

En 2018 il reprend la gestion de l’événement. L’enfant du pays constitue une petite équipe d’une dizaine de passionnés pour l’épauler sur les parkings. Ils ont entre 20 et 30 ans et ne vivent que pour voir et piloter ces machines transcendantes. La formule change mais le mot d’ordre reste le même : convivialité. On ne vient pas un dimanche mais tout le week-end. On se presse ici respirer l’air frais des bocages et des forêts de Douglas, se taper une bonne côte de bœuf charolaise, un canon de Chablis et une succulente Praluline. Mais surtout on  lâche prise. Car ici c’est sérieux mais on ne se prend pas au sérieux. La notoriété traverse alors les frontières et c’est ainsi que nos amis Belges, Allemands, Anglais et bien sûr Suisses enrichissent de leurs éclats de rires les tôles et les traverses du hangar devenu familier. Ainsi en cet été 2018, 35 nouveaux confrères participent au rassemblement annuel Traîne-Queue. En 2019 ils sont plus 47 jeunes adoubés. Un bon cru. 

En 2020 une pandémie paralyse l’ensemble des avions du monde entier, sans surprise Paray n’y échappe pas et l’édition est annulée. Partie remise…

l'envolée

À partir de 2021 la courroie de transmission gagne en régime, 45 bleus sont intégrés. Pour sa 19ème édition, en 2022, les organisateurs veulent marquer le coup. Pour la première fois le club fait appel à  une personnalité extérieure, Nicolas Lamouret, pour réaliser son affiche officielle. Et le résultat ne laisse aucun doute sur les qualités de l’artiste, pilote professionnel sur PC12. Elles partent comme des petits pains. Hors de question de ne pas garder une affiche souvenir de ces bons moments passés couchés sur l’herbe grasse à l’ombre d’une aile ou à danser tard dans la soirée.

En ce mois de mars 2023 le compteur vient d’exploser. Anthony a du mal à remplir son tableau Excel à la même mesure que tombent les inscriptions. Il faut dire qu’on fête la 20ème édition avec en prime une affiche encore plus réussie que l’année précédente. Le North American T6 est à l’honneur. 140 machines sont prévues, avec des arrivées dès le vendredi soir jusqu’au dimanche matin. Des moments de forte affluence sur une plateforme uniquement en auto-information. Des avions partout dans le ciel et au sol. Ils vont avoir faim, soif, il va falloir les transporter vers les hôtels et assurer la grande soirée pilotes du samedi soir. Il faut réagir. L’équipe s’organise. On renforce tous les pôles. Sur les parkings, une stratégie pour optimiser l’espace est adoptée. Les avions seront garés en quinconce. Une fiche de sécurité et de bonnes pratiques est envoyée à tous les participants. 

L'aventure c'est l'aventure

Tous le club se mobilise, Florence, Geoffrey, Joe, Françoise, Jacques, Thierry, Jean-Pierre, Jean-Paul, Michel, Manou, Alain, Benoît, Fabrice…On ne compte pas ses heures et la fatigue.

Ce sont eux la colonne vertébrale des Traîne-Queue, certains sont membres non volants. C’est dire leur niveau d’implication. Sans eux, pas d’accueil pilotes, pas de buvette, pas de dîner, pas de navette pour accompagner les équipages, pas de diplôme, pas de Traîne-Queue, rien. Alors parfois, touchés par cet élan de générosité, les membres de la confrérie leur font quitter le plancher charolais pour les emmener frôler l’Arconce ou la chapelle de Dun. On ne les remerciera jamais assez.

Le dimanche soir, éreintés mais heureux, on fait les comptes. Le cahier tenu par Robert depuis la première édition en 2002 recense une année record ! 67 nouveaux. Mais la joyeuse brigade n’est pas au bout de ses surprises.

En 2024, tout avait pourtant bien commencé, jusqu’au dernier moment l’équipe était pleine d’espoir. Et puis la nouvelle tombe : le rassemblement est annulé.

Des formations orageuses paralysent l’ensemble du territoire français et la piste est totalement impraticable. Trop risqué, trop dangereux. Le CA décide même de décaler les journées portes ouvertes à la fin août.

 

Qu’à cela ne tienne, ils en ont connu d’autres. Et loin d’entamer le moral des troupes, on se revigore. On regarde au loin vers 2025. 

Dans le ciel parodien les ondes sont projetées au quatre coins de la rose des vents. Elles attrapent tout ce qu’elles peuvent dans leur cavalcade. Le cru s’annonce délicieux. Pour couronner le lancement de la 21ème édition, un nouvel artiste, lui aussi pilote et talentueux, fomente une affiche qui inscrit désormais les Traîne-Queue dans les grands évènements français. Le brillant Vahan nous transporte dans les années 30 où Stampe, Bücker, Piper et bien sûr le légendaire Stearman se partagent la vedette. Cette année on atteint un nouveau record, 160 aéronefs, la fine fleur de ce qui traîne sous les hangars de France et de Navarre. C’est dorénavant le chiffre magique : 160. L’aérodrome connaît son maximum de capacité. C’est un triomphe. Les membres du club doivent gérer maintenant plusieurs repas, du vendredi soir au dimanche midi, une soirée et une logistique millimétrée. Le tout en gardant l’esprit Traîne-Queue. 

Aujourd’hui le rassemblement Traîne-Queue atteint doucement son altitude et sa vitesse de croisière; une croisière qu’on lui souhaite éternelle !

* Auteur : Albéric Labarsouque selon les archives de Robert Burdillat.

** Bibliographie : « Historique de la plate-forme aéronautique de Paray-le-Monial pour son 90ème anniversaire » Gérard Bredillet.

LEs affiches

Photos : © Bastien Juif, © Jean-Pierre Martinroche, © Vincent Masse

Vidéos : ZKD Productions

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